Comme point d’appui à l’aventure artistique, un lieu :
l’atelier et son désordre

Situé dans les ALpes de Haute Provence, il est ouvert sur l’extérieur : grande baie vitrée orientée plein sud, avec vue sur le château de Norante au premier plan, le chastelier au second plan derrière lequel se cache le hameau du Poil.
Son désordre, proche du désordre d’une chambre d’enfant est un désordre qui réchauffe, qui apaise : tout son monde intime à jouer et à s’émerveiller à portée de main : quelle chance inouïe !!! Et la place jamais suffisante pour s’étaler et rêver et imaginer et créer et déchirer et peinturlurer et jongler à trois balles, et danser en toute quiétude sans avoir la hantise de ranger pour à nouveau pouvoir s’étaler.
Y peindre en écoutant la radio ou des musiques. Musiques qui ressourcent, où il est possible de s’immerger, de voyager, qui résonnent et ruissellent en ondes majestueuses dans tout le corps.
Y trouver aussi le piano à bretelles à portée de main, en cas de besoin d’auto-réchauffement instantané…Y peindre au moyen de bombes acryliques pour faire jaillir en éclaboussures les contrastes de couleurs vives: oranges et bleus, jaunes et violets, rouges (sans trop de vert), et puis le noir qui fait briller le reste et le blanc qui estompe ou parfois créé un vide-respiration nécessaire, à l’instar d’un soupir.
Y peindre aussi avec des pigments en poudre et médium à malaxer, broyer, triturer, mélanger, avant de les étaler avec délectation et onctuosité au couteau ou au pinceau ou au chiffon, voire même, plaisir extrême, à main nue sur la toile tendue sur châssis ou marouflée sur bois ou sur des papiers de grammages et de textures variés.
Et côté gravure, y sentir les odeurs des encres d’imprimerie, des résines, des vernis, et puis s’appuyer sur la grande presse bien lourde dont il faut actionner la roue qui couigne comme un gouvernail de bateau de flibustier, mais surtout y préparer et utiliser " l’encre au sucre " faite d’un mélange d’ingrédients insolites : encre de chine, sucre en poudre, produit vaisselle… qui rappelle ces savoureuses tambouilles de l’enfance dont la préparation était si jubilatoire.Vous en souvient-il : une pincée de sable, quelques fleurs de pissenlits, de la terre bien noire du fond du jardin, de l’eau recueillie de préférence à la grande cuillère au fond d’une flaque de dernière pluie dans une boite de conserve en fer blanc rouillée, un peu de lichens, de mousses et quelques brins d’herbes (juste pour la couleur), saler le tout pour faire PLUS VRAI, touiller avec une branche de saule et puis servir dans les tasses roses bonbon de la dînette en faïence offerte à Noël … Evidemment convaincre le petit frère de la déguster n’était pas toujours facile mais " faire comme si " suffisait amplement à couronner de plaisir ce jeu d’alchimiste en herbe (même le chat en redemandait pour de faux) …
Gravure donc, aquatinte au sucre, eau forte, manière noire, taille douce …Plaisir du labeur artisanal qui apaise loin des ? sans fin que pose la peinture. Là, un espace où se poser car la gravure est faite d’opérations méticuleuses succédant à des moments de création pure.
Atelier, où s’entourer de marteaux, scies, tenailles et clous, collections de cailloux, pierres, écorces, bois, graines, plumes, amassés au fil des balades, rubans, ficelles, tissus, bloc d’argile à modeler pour peu qu’une marionnette, qu’un cerf volant ait soudain l’envie de prendre vie.
Et puis enfin la présence des livres : livres de peintures, de poésie, à feuilleter, auprès desquels s’attarder, musée intime servant de guides, d’aides où puiser parfois l’inspiration, le recul, l’humilité nécessaire, le courage de continuer et reprendre la quête la recherche du sens en temps de découragements. Terreaux solides et multiples, emplis d’une mémoire : celle des grands maîtres.L’atelier.
ã Corinne Leforestier - Chaudon – Avril 2005