Textes écrits sur mon travail artistique

 

Piste

Une allée aux cristaux rares
Une lithoscopie
Piste
Au cœur des gemmes imaginaires

C'est ainsi que je reçois les épousailles des traits, des saignées, des ouvertures, des grattages des gravures de Corinne Leforestier.

Il y a dans la description des montagnes, des cimes qui entrent profondément dans nos chairs autant qu'elles élèvent nos émotions. Point de douleur, mais un forte tension qui rend compte de l'instant précis où l'outil de l'artiste déchire la plaque et celui où s'enfonce sa joie.

Les gravures de Corinne semblent être des paysages que l'on retrouve au grès des promenades dans le Pays Dignois comme dans toutes autres régions du monde. Ce pays est la synthèse de toutes leurs beautés. Corinne ne s'est pas trompée. Ses encres comme ses eaux fortes témoignent d'une abstraction de l'espace. Elle nous propose des allées et venues entre l'Orient de son choix et le pays où elle réside.
J'aime ce que fait Corinne, justement, parce qu'elle m'invite à des voyages dont les déplacements sont ceux de l'âme vers sa propre source, ceux de notre chair sur les douces arêtes des roches indigènes.

Une piste vers les natifs … une voie qui désigne un diamant personnel … un point entre le nadir et le zénith … invisible et présent partout, par lequel parle le cœur des Pierres et celui des Hommes.

Pierre BONNET - mars 2008

 

 

Pourquoi à un moment donné, la main, le pinceau s'arrêtent-ils ?
On y est. C'est là.
Et commence la relation étrange de l'œuvre et du regard.
Couleurs, mouvements. Apparu, disparu. Rien n'est arrêté. Tout advient. Un rayon de lumière passe, met en vibrations ou en ruissellements la couleur, incise ou disperse le trait. On est alors confronté à un jeu subtil entre couleurs, textures et dessins qui se cherchent, se confrontent, se figent ici pour renaître là dans le fusionnel. Et cela chante, et cela circule, enveloppe, apaise ou inquiète. Ombre déjà ténue d'une souffrance, d'une révolte, affirmation heureuse d'une éclosion dans la mystérieuse saisie de l'étant, au-delà de l'appel d'un devenir.
Advient l'œuvre dans une indicible préhension du Réel. Harmonie ou rupture dans l'instant évanescent de la confrontation.

Nicole Tanguy - 2004

 

du côté des livres sur l'Art, des biographies d'artistes,
quelques phrases qui toujours m'accompagnent ....


Paul Klee

"L'art ne rend pas le visible, il rend visible."

"Tout visible est un invisible élevé à l'état de mystère."

 

Braque

"Dans l'art le monde se dévoile dans une Sensation Révélation."

" Le destin de l'art est celui de l'étonnement où s'éveillent les transcendances."


Abraham Heschel,

"L'art et la mystique se définissent comme une expérience de "stupéfaction radicale."

" Le mystique en nous est littéralement bouche bée devant l'aspect formidable des choses."

"L'émerveillement est le début de la sagesse et précède la foi. "

 

Kundera

"Le regard de l'artiste est ébloui, il voit à travers l'écran dans l'ombre d'une matière opaque, il aperçoit la lumière invisible. Il éclaire de l'intérieur une matière qui devient alors écrin et vitrail qui surgit de ses mains. L'artiste n'invente pas des abstractions, il dévoile ce qui est caché dans l'ombre des choses."

"L'artiste simplement voit ce qui est, là, derrière le miroir, au dedans, alors que nous n'étions pas là, nous étions au dehors sans voir. Il nous invite à entrer, il rend visible ce qui est caché là."

"Son regard s'oppose au regard hypnotique du pouvoir, du savoir et de l'avoir .Le regard d'amitié unifie et réconcilie les contraires, il s'oppose au regard totalitaire et fractionné. Le regard de l'artiste est un regard d'espérance qui voit ce qui est à venir, en train de venir par sa médiation."

"Il n'a pas peur du vide des choses, il ose les regarder dans leur néant . Il sait affronter l'angoisse et n'a pas peur d'être exclu du mystère auquel il participe."

 

Muso Soséki

"J'ai jeté cette petite chose qu'on appelle 'Moi' et je suis devenu le monde immense."

 

J. Bazaine

"Moi, c'est un composé de culture, de façon de voir acquises, d'expériences personnelles, mélange de joies et de blessures qui nous aveuglent et nous empêche de voir avec un regard neuf."

 

Quelques phrases tirées du livre de Charles Juliet, "Rencontres avec Bram van Velde",
Fata Morgana, 1978,

" Les hommes vivent en pleine illusion. Mais malheur pour qui en prend conscience."

"Le plus difficile c'est quand on ne fait rien. Qu'on 'a pas la force de travailler."

"Quand je peins je ne sais pas ce que je fais, où je vais. Il me faut chercher une issue. Je travaille jusqu'à ce que je n'aie plus à intervenir."

"Quelque chose cherche à naître, mais je ne sais pas ce que c'est. Je ne pars jamais d'un savoir. Il n'y a pas de savoir possible.

"Pour s'approcher du vrai, il faut passer par la destruction."

"Le vrai dérange, il fait peur. Le monde s'acharne à l'étouffer. Le faux a toutes les chances, et le vrai ne survit que par miracle."

"Peindre, c'est essayer d'atteindre le vrai."

"Toute sécurité doit être détruite"

"Il faut consentir à l'écrasement."

"il est terriblement difficile de s'approcher du rien."

"Les mots massacrent. Il n'y a que le vide et le monde du silence qui soit immenses. Quand on accède au sublime, c'est l'émerveillement."Je suis un homme de nulle part."

"Oui faire retour. Renverser ce mouvement qui nous pousse à nous déverser à l'extérieur, nous le rendre propice, le saisir dans nos serres. Inverser notre regard pour lui permettre de fouiller l'œil dont il émane. Tenter de nous situer en amont de notre source, et là, essayer de devenir à nous-même notre propre cause. Ou encore, travailler à nous annihiler, puis ramper remonter, franchir la cluse, ré-envahir les eaux tièdes de l'origine. Consentir à ce besoin de retrouver la félicité initiale."

 

Van Gogh

" Qu'est-ce que dessiner : c'est l'action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible qui se trouve entre ce qu'on sent et ce que l'on peut ".

 

François Darbois

"Entre les mystiques, les musiciens et les poètes, il y a une secrète parenté : c'est dans l'amitié que les poètes ont pour les choses, que nous pourrons connaître ces gerbes d'instants qui donnent valeur humaine à des actes éphémères. "

"Art et transcendance se rencontrent quand un homme surmonte ses peurs et se rend disponible dans un lâcher prise de toutes représentations, qu'elles soient religieuses, culturelles ou artistiques. L'art n'est pas spirituel en lui-même, comme le spirituel n'est pas nécessairement artistique. Nos images pieuses ne sont pas toujours des oeuvres d'art. Mais pour atteindre l'autre coté du pont qui mène à la transcendance, il faut traverser parfois bien des précipices ; seul l'émerveillement permet de franchir ce pont. Pourquoi est-ce si rare et si fragile? Pourquoi cette sagesse, qui est une folie pour le plus grand nombre, est cachée aux sages et aux savants, et réservée aux petits et aux enfants, aux artistes et aux mystiques ? "

 

Tirés des propos sur l'art de Matisse

" Après avoir pris connaissance de ses moyens d'expression, le peintre doit se demander : " qu'est-ce que je veux ? " et procéder, dans sa recherche du simple au composé, pour essayer de le découvrir. S'il sait garder sa sincérité vis-à-vis de son sentiment profond, sans tricherie ni complaisance pour lui-même, sa curiosité ne le quittera pas, ainsi que jusqu'à l'âge extrême, son ardeur au dur travail et la nécessité d'apprendre de sa jeunesse.
Quoi de plus beau ? "

" J'espère arriver à perdre pied et alors je ne pourrai m'en tirer que par l'inconnu. "

" Lorsque l'artiste a produit quelque chose de bien, il s'est involontairement surpassé et ne comprend plus. Ce qui importe ce n'est pas tant de se demander où l'on va que de chercher à vivre avec la matière, de se pénétrer de toutes ses possibilités… "

 

Yves Klein

" La peinture ne sert qu'à prolonger, pour les autres, le " moment " pictural abstrait, d'une manière tangible et visible. "

" Comment une charge émotionnelle et poétique s'agrège-t-elle à la matière colorée pour devenir une indubitable " présence picturale " ?

" Le tableau n'est que le témoin, la plaque sensible qui a vu ce qui s'est passé. La couleur à l'état chimique que tous les peintres emploient est le meilleur médium capable d'être impressionné par " l'évènement ". Je pense pouvoir dire : mes tableaux représentent des évènements poétiques ou plutôt ils sont des témoins immobiles, silencieux et statiques de l'essence même du mouvement et de vie en liberté qu'est la flamme de la poésie pendant le moment picturale ! "

 

Extraits

" des propos sur la peinture du moine Citrouille-àmère " de Shitao

traduction de Pierre Rickmans


Assumer ses qualités

Les anciens confiaient leurs élans intérieurs au pinceau et à l'encre en empruntant la voie du paysage. Sans transformer, ils s'adaptaient à toutes les transformations, sans agir, ils agissaient ; vivant obscurs, ils ont obtenu la gloire ; parce qu'ils avaient parachevé leur formation et maîtrisé la vie, en enregistrant tout ce qui se trouve dans l'Univers, ils ont été investis de la substance même des monts et des fleuves.
Le maniement de l'encre confère la formation technique ;
La maîtrise du pinceau confère la vie ;
Les monts et les fleuves confèrent les structures organiques ;
Les lignes et les rides confèrent la capacité de métamorphoser la peinture ;
L'Océan confère le sentiment de l'Univers ;
Une simple flaque confère le sentiment de l'instantané ;
Le non-agir confère la capacité d'agir ;
L'Unique Trait de Pinceau confère l'infinité des traits de pinceau ;
La souplesse du poignet confère l'irrésistible manifestation du talent.
Qui se voit conférer de pareilles facultés doit d'abord réaliser ce qui les rend telles, et ensuite seulement prendre le pinceau, sans quoi il restera bloqué dans l'impasse de la superficialité grossière, et il ne pourra mettre en œuvre ces facultés selon leur destination.
C'est dans la montagne que se révèlent à l'infini les qualités du Ciel :
La Dignité par laquelle la montagne obtient sa masse ;
L'Esprit par lequel la montagne peut manifester une âme ;
La Créativité, par laquelle la montagne réalise ses mirages changeants ;
La Vertu, qui fait la discipline de la montagne ;
Le Mouvement, qui anime les lignes contrastées de la montagne ;
Le Silence, que la montagne recèle intérieurement ;
L'Etiquette qui s'exprime dans les courbes et les inclinaisons de la montagne ;
L'Harmonie, que la montagne réalise à travers ses tours et ses détours ;
La Réserve prudente, que la montagne enclôt dans ses cirques ;
La Sagesse, que la montagne révèle dans son vide animé ;
Le Raffinement, qui se manifeste dans la pure grâce de la montagne ;
La Bravoure, que la montagne exprime dans ses replis et ressauts ;
L'Audace, que la montagne montre dans ses précipices terribles ;
L'Elévation, par laquelle la montagne domine fièrement ;
L'Immensité, que la montagne révèle dans son chaos massif ;
La Petitesse, que la montagne découvre dans ses abords menus.
Toutes ces qualités, la montagne les met en œuvre qu'en tant que le ciel l'a investie de cette fonction ; elle ne se trouve pas investie de ces dons pour en enrichir le Ciel. De même, l'homme met en œuvre les qualités dont le ciel l'a investi, et ces qualités lui sont propres ; ce ne sont pas celles dont la montagne est investie. D'où l'on peut déduire : la montagne réalise sa qualité propre, et cette qualité ne saurait être réalisée si, de la montagne, elle était transférée ailleurs.
Ainsi, l'homme vertueux n'a pas besoin que la vertu lui soit transférée de l'extérieur pour pouvoir faire ses délices de la montagne.
Si la montagne a de telles qualités, comment l'eau n'en aurait-elle pas ? L'eau n'est dépourvue ni d'action ni de qualités.
En ce qui concerne l'eau :
Par la Vertu, elle forme l'immensité des océans et l'étendue des lacs ;
Par la Droiture, elle trouve l'humilité descendante et la conformité à l'étiquette ;
Par le Dao, elle meut sans trève ses marées ;
Par l'Audace, elle fraye sa démarche décidée et son impétueux élan ;
Par la Règle, elle apaise à l'unisson ses tourbillons ;
Par la Pénétration, elle réalise sa lointaine plénitude et son universelle atteinte ;
Par la Bonté, elle accomplit son jaillissement clair et sa fraîche pureté ;
Par la Constance, elle ramène immanquablement son cours vers l'Est.
Si l'eau, dont les qualités sont ainsi manifestées visiblement dans les vagues de l'océan et la profondeur des baies, ne réglait son comportement sur elles, comment pourrait-elle ainsi envelopper tous les paysages du monde et traverser la Terre de ses artères ?
Celui qui ne pourrait œuvrer qu'à partir de la montagne et non à partir de l'eau, serait comme englouti au milieu de l'océan sans connaître le rivage, ou encore, serait comme la rive qui ignore l'existence de l'océan. Aussi, l'homme intelligent connaît-il la rive en même temps qu'il se laisse emporter au fil de l'eau ; il écoute les sources et se complaît au bord de l'eau.
Il ne faut rien moins que l'usage de la montagne, pour voir la largeur du monde;
Il ne faut rien moins que l'usage de l'eau, pour voir la grandeur du monde ;
Il faut que la montagne s'applique à l'eau pour que se révèle l'universel écoulement ;
Il faut que l'eau s'applique à la montagne pour que se révèle l'universel embrassement.
Si cette action réciproque de la montagne et de l'eau n'est pas exprimée, rien ne peut expliquer cet universel écoulement et cet universel embrassement. Sans l'expression de cet universel écoulement et de cet universel embrassement, la discipline et la vie (de l'encre et du pinceau) ne peuvent trouver leur champ d'action ; mais du moment que la discipline et la vie (de l'encre et du pinceau) s'exercent, l'universel écoulement et l'universel embrassement trouvent leur cause, et une fois qu'ils ont trouvé leur cause, la mission du voyage se trouve parachevée.
Lorsque l'on s'applique à la montagne et à l'eau, il ne faut pas œuvrer à partir de l'immensité, et ainsi on pourra contrôler sa tâche ; il ne faut pas œuvrer à partir de la complexité, et ainsi la tâche sera simple. Sans cette simplicité, on ne saurait réaliser la complexité ; sans ce contrôle, on ne saurait réaliser l'immensité.
L'œuvre ne réside pas dans le pinceau, ce qui lui permet de se transmettre ; elle ne réside pas dans l'encre, ce qui lui permet d'être perçue ; elle ne réside pas dans la montagne, ce qui lui permet d'exprimer l'immobilité ; elle ne réside pas dans l'eau, ce qui lui permet d'exprimer le mouvement ; elle ne réside pas dans l'Antiquité, ce qui lui permet d'être sans limites ; elle ne réside pas dans le présent, ce qui lui permet d'être sans œillères.
Aussi, si la succession des âges est sans désordre et que pinceau et encre subsistent dans leur permanence, c'est parce qu'ils sont intimement pénétrés de cette œuvre.
Cette œuvre repose, en vérité, sur le principe de la discipline et de la vie : par l'Un, maîtriser la multiplicité ; à partir de la multiplicité, maîtriser l'Un ; elle ne recourt ni à la montagne, ni à l'eau, ni au pinceau, ni à l'encre, ni aux Anciens, ni aux Modernes, ni aux Saints. Telle est l'œuvre véritable, celle qui se fonde sur sa propre substance.

Shi tao


du côté des poètes


Hölderlin

"Qui a pensé dans la plus grande profondeur, aime ce qu'il y a de plus vivant."

Christian Bobin

"Ce qu'on sait de quelqu'un nous empêche de le connaître. Ce qu'on dit, en croyant savoir ce qu'on dit, rend difficile de le voir."

Novalis

" Si on a la passion de l'absolu, et que l'on n'en puisse guérir, il ne restera d'autre issue que de se contredire sans cesse et de concilier les extrêmes absolus ". et répondre en parti à la question du jour (enfin au cheminement qui mène à la question du jour)."

 

Pessoa

"L'art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu'est le fait d'exister... En art, il n'y a pas de désillusion, car l'illusion s'est vue admise dés le début. Le plaisir que l'art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler : nous n'avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords... Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d'un passage, le sourire offert à quelqu'un d'autre, le soleil couchant, le poème, l'univers objectif. Posséder c'est perdre. Sentir sans posséder, c'est conserver, parce que c'est extraire de chaque chose son essence."

 

George Amar - art poétique élémentaire - journal de rivage

"Profite bien
De la phase préparatoire
Vis-la intégralement
C'est le moment le plus actif
le moment où le travail et l'être
sont comme
une lumière dans la brume
(différents mais indistincts)"

"J'ai marché dans la brume
Ma pensée était claire
Indistincte
Comme un vivant qui ne connaît pas
Son propre nom."

"Il faut fréquenter longtemps les choses, les lieux, les êtres et les moments du monde pour qu'ils consentent à nous prêter leur signe. Issus de la découverte de ce qu'il y a de commun entre les choses et nous, les signes forment un langage au moyen duquel nous pouvons simultanément nous comprendre nous-même et lire le monde."

"Les éléments de l'art sont les mêmes que ceux de la vie
Et le travail universel de clarification, de cristallisation
Et de composition des éléments,
Vaut sur tous les plans de la pensée et de l'action,
De l'œuvre et de l'existence."

"Mes amis trouvent souvent à mes tableaux un caractère joyeux sans raisons particulières. Ca tombe bien, c'est le principe le plus général de l'art de composer auquel je songe ! un art général, comme celui par exemple de composer ses sensations, perceptions et affects, en tableaux d'apparences. " Matin sur le bord de la mer " est l'un de mes favoris. Je le compose chaque matin, avec mes jambes, mes yeux et ma pensée, avec le vent froid et le bruit des vagues, avec l'attention portée au plongeon du cormoran, avec le bonjour du garçon de café, avec la solitude et mon désir d'entrer dans le poème du monde."

"Infiniment les chemins
Contournent les obstacles
Grande étude !
Mais seule oriente la haute intuition
L'étoile sensation
La couleur de la mer à l'instant quelconque
Etrange ressource sur laquelle
On ne peut guère compter
Car elle réside aux deux extrêmes
De la Pensée-Réalité
Au centre le plus secret du Soi,
Pur sujet de l'action la plus libre
Et à l'autre bout, disséminée, aléatoire
Dans les infimes reflets de la lumière
Sur les plis du réel."

"Je me suis retourné
J'ai vu la lumière grise
Au bord de l'univers."

 

Pessoa (extrait de passage des heures, de Alvaro de Campos)

Je ne sais si la vie est peu ou trop pour moi
Je ne sais pas si je sens trop ou trop peu
Je ne sais…
Ce qui me manque : scrupule spirituel
Point d'appui de l'intelligence
Consanguinité avec le mystère des choses
Choc
Au moindre contact, sang affluant sur les coups
Tressaillement au moindre bruit,
Ou s'il y a pour tout cela une autre explication
plus commode et plus heureuse.

…/…
J'ai couché avec tous les sentiments
J'ai été le souteneur de toutes les émotions
Toutes les sensations de hasard m'ont payé à boire,
J'ai fait les yeux doux à toutes les raisons d'agir,
J'ai été main dans la main avec toutes les velléité de départ
Fièvre immense des heures
Angoisse de la forge des émotions
Rage, écume l'immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir.

…/…
Je me suis multiplié pour me sentir,
Pour me sentir, j'ai eu besoin de tout sentir,
J'ai débordé, je n'ai rien fait que m'extravaser.
Je me suis déshabillé, je me suis donné
Et il se trouve en chaque coin de mon âme
un autel pour un dieu différent.

…/…
Je porte dans mon cœur
comme dans un coffre trop rempli qu'on ne peut plus fermer
tous les lieux où je suis allé,
tous les ports où je suis arrivé,
tous les paysages que j'ai vus par les fenêtres ou les hublots,
ou sur les dunettes, en rêvant
et tout cela, qui est tant de choses, est bien peu au regard de mes désirs
…/…

Ressentir tout de toutes les manières,
Vivre tout de toutes parts,
Etre la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
Réaliser en soi l'humanité de tous les instants
En un sel instant diffus, prodigue, complet et lointain.

…/…

Je veux toujours être ce avec quoi je sympathise,
Et je deviens toujours, tôt ou tard,
L'objet de ma sympathie, que ce soit une pierre ou un désir,
Que ce soit une fleur ou une idée abstraite,
Que ce soit une foule ou une façon de comprendre Dieu,
Et moi, je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
…/…

 

Kafka

" Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu'elle soit voilée et enfouie dans les profondeurs invisibles, lointaines. Elle est là pourtant, ni hostile, ni malveillante, ni sourde. Qu'on l'invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C'est ça l'essence de la magie, qui ne crée pas mais invoque. "

 

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